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Marcher en avril, quand le sol n'est pas encore sec
Sentiers Marin Carignan 5 min de lecture

Marcher en avril, quand le sol n'est pas encore sec

Le sentier qui monte derrière le hameau, je l'ai parcouru trois fois ces dix derniers jours. À chaque fois, le sol disait quelque chose de différent. Lundi, encore figé en surface, croûteux sous le pas. Jeudi,…

Le sentier qui monte derrière le hameau, je l’ai parcouru trois fois ces dix derniers jours. À chaque fois, le sol disait quelque chose de différent. Lundi, encore figé en surface, croûteux sous le pas. Jeudi, plus sombre, marqué par mes propres traces de la veille. Ce matin, presque silencieux : la terre absorbait le pied au lieu de le rendre.

Avril est ce mois où la moyenne montagne ne ressemble à rien de stable. La neige a fui les versants sud, elle s’attarde au revers nord, elle tient dans les combes que personne ne regarde. Entre les deux, le sol travaille. Il se gorge, il s’égoutte, il cède par endroits. Marcher dessus demande une autre attention que marcher en juin sur l’herbe sèche.

Lire ce que le sentier vous montre

La première règle, en avril, c’est de regarder à trois mètres devant soi plutôt qu’au loin.

Un sentier sec a une couleur claire, parfois poussiéreuse. Un sentier détrempé fonce, brille faiblement, et marque la trace bien après le passage. Entre les deux existent des nuances qu’on apprend à lire avec le temps : la teinte plus sombre d’une zone qui ne sèchera pas avant deux jours, les flaques discrètes qui s’installent dans les creux, les coulées d’eau récentes qui ont laissé un dépôt fin d’aiguilles ou de feuilles mortes.

Là où le pied s’enfonce, vous lui faites un dommage qui mettra plusieurs semaines à se réparer. La trace creusée détourne ensuite l’eau, qui ravine. Sur les sentiers très fréquentés, c’est ainsi qu’on perd des passages entiers : non pas par les bottes elles-mêmes, mais par la goutte d’eau qui suit la trace.

Les zones qui ne pardonnent pas

Trois milieux mériteraient, en avril, qu’on les évite franchement ou qu’on les traverse avec d’infinies précautions.

Les tourbières d’altitude, d’abord, qu’on reconnaît à leur tapis de sphaignes vertes ou rouges et à leur lente respiration sous le pas. Marcher dessus quand elles sont gorgées d’eau les écrase pour des saisons. Si le sentier les traverse, on reste exactement dessus, sans déborder pour éviter une flaque.

Les anciennes congères, ensuite, ces langues de neige tassée qui persistent à l’ombre. Elles fondent par le dessous. La croûte qui paraît solide cède parfois sur trente centimètres, et le pied tombe dans l’eau froide, parfois sur la pierre. Quand on en aperçoit, on contourne large, en restant sur le minéral.

Les lisières, enfin, juste sous la limite forestière. Là, les premières fleurs montent — soldanelles, crocus, parfois déjà des anémones — sur un sol que le couvert protège mal. Une bande de quelques mètres concentre toute la fragilité du printemps. On y marche au milieu du sentier, on s’écarte le moins possible, on ne s’assoit pas pour la pause.

Le pas, plus que la chaussure

On parle beaucoup de chaussures, en montagne. Un peu trop. La vraie question, en avril, n’est pas l’équipement mais l’allure.

Un pas court, légèrement plus lent qu’à l’ordinaire, posé à plat plutôt qu’attaqué par le talon, abîme deux fois moins le terrain. Cela tient à une raison simple : la pression au sol diminue quand le pied se déroule au lieu de frapper. C’est aussi ce qui permet, quand on rencontre une plaque douteuse, de reculer sans avoir engagé tout son poids.

Une bonne chaussure de moyenne montagne, raisonnablement étanche, suffit. Inutile de chercher la grosse pointure de haute altitude : elle alourdit le pas et donne, justement, cette frappe nette qui marque le sol. Mieux vaut un modèle souple et un peu de patience.

Ce qu’on rencontre, à hauteur de pas

Avril récompense ceux qui marchent doucement. Les chamois redescendent encore en lisière le matin, avant la chaleur. Les premières marmottes ressortent, maladroites, à peine éveillées. Les passages des sangliers se lisent en creux dans la terre meuble : empreintes nettes, parfois retournements de mousse à la recherche de larves.

Côté plantes, on est dans la patience du minuscule. Les soldanelles percent la dernière neige avec une délicatesse qui n’appartient qu’à elles. Les premières gentianes printanières ouvrent leurs cinq pétales bleus dans les pelouses rases. Sous les épicéas, les anémones hépatiques tachent le sol. Rien de spectaculaire à distance ; tout est dans le détail à un mètre.

Laisser au sol son temps

J’ai pris l’habitude, depuis quelques années, de redescendre quand je sens que le sol ne le supporte plus. Cela arrive surtout après une nuit de pluie, ou quand le redoux a été brutal. On le devine à la trace qu’on laisse derrière soi, plus profonde que la précédente. C’est le signal : ce n’est pas le moment.

La moyenne montagne, en avril, n’attend rien de nous. Elle ne demande pas qu’on la parcoure beaucoup. Elle demande qu’on la parcoure bien, ou pas du tout. Mai viendra, sec, herbeux, lumineux. Ce qu’on ménage maintenant tiendra debout en juillet, quand des centaines d’autres pas suivront le nôtre.

Le sentier qui monte derrière le hameau, je le reprendrai dimanche matin. À cette heure-là, le gel de la nuit aura raffermi la surface : on peut marcher une heure ou deux avant que le soleil ne ramollisse tout. C’est la fenêtre des marcheurs d’avril.

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